Ecrire contre la folie ordinaire, par André Brink
"Il n'existe que deux espèces de folies contre lesquelles nous devons nous protéger : l'une est la croyance selon laquelle nous pouvons tout faire, l'autre est la croyance selon laquelle nous ne pouvons rien faire. L'écriture est une sorte de forteresse contre les folies du monde ordinaire. "
Raconter la mère, par Albert Cohen
"Va plume, redeviens cursive et non hésitante, et sois raisonnable, redeviens ouvrière de clarté, trempe-toi dans la volonté et ne fais pas d'aussi longues virgules, cette inspiration n'est pas bonne. (..) Et toi mon seul ami, toi que je regarde dans la glace, réprime les sanglots secs et puisque tu veux oser le faire, parle de ta mère morte avec un faux coeur de bronze, parle calmement, feins d'être calme, qui sait, ce n'est peut-être qu'une habitude à prendre ? Raconte ta mère à leur calme manière, sifflote un peu pour croire que tout ne va pas si mal que ça, et surtout souris, n'oublie pas de sourire. Souris pour escroquer ton désespoir, souris pour continuer de vivre, souris devant ta glace et devant les gens, et même devant cette page. Souris avec ton deuil plus haletant qu'une peur."
Albert Cohen, "Le livre de ma mère".
La gifle d'Albert Camus
" C'est une de ces grimaces que le grand curé surprit un jour, et, croyant qu'elle lui était adressée, jugea bon de faire respecter le caractère sacré dont il était investi, appela Jacques devant toute l'assemblée des enfants, et là, de sa longue main osseuse, sans autre explication, le gifla à toute volée. Jacques, sous la force du coup faillit tomber. "Va à ta place maintenant", dit le curé. L'enfant le regarda, sans une larme (et toute sa vie ce fut la bonté et l'amour qui le firent pleurer, jamais le mal ou la persécution qui renforçait son coeur et sa décision au contraire), et regagna son banc. La partie gauche de son visage brûlait, il avait un goût de sang dans la bouche. Du bout de la langue, il découvrit que l'intérieur de la joue s'était ouverte et saignait. Il avala son sang.
Pendant tout le reste des cours de catéchisme, il fut absent, regardant calmement, sans reproche comme sans amitié, le prêtre qui lui parlait, récitant sans une faute les questions et les réponses touchant à la personne divine et au sacrifice du Christ, et, à cent lieues de l'endroit où il récitait, rêvant à ce double examen qui finalement n'en faisait qu'un."
Albert Camus, "Le premier homme"
Laisser choir
Taire ce feu qui consume
En léchant l'âme
De sa langue natale
Repriser les mots déchirés
Au bord des coutures
Par le fil invisible
Du silence
Laisser choir
Cette chose indicible
Comme un bruit mat
Au fond du corps
Eplucher encore
Le surplomb du vide
Par le geste des mots réparés
Repasser quelque part en soi
Où heurte ce vacarme
Qui couvre le pépiement des oiseaux
Et atteindre ce rien
Qui clot les paupières
De l'instant perdu
En léchant l'âme
De sa langue natale
Repriser les mots déchirés
Au bord des coutures
Par le fil invisible
Du silence
Laisser choir
Cette chose indicible
Comme un bruit mat
Au fond du corps
Eplucher encore
Le surplomb du vide
Par le geste des mots réparés
Repasser quelque part en soi
Où heurte ce vacarme
Qui couvre le pépiement des oiseaux
Et atteindre ce rien
Qui clot les paupières
De l'instant perdu
Dimanche matin
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| Les ombres sur le mur |
Je descends par la soeur Vially. A loin, le ciel s'étire comme un grand drap blanc fondu dans le bleu. Le soleil est déjà haut dans le ciel et la ville a pour contours, les lignes des arrêtes des immeubles, qui luisent dans la brume. Je descends encore et j'atteinds la portion ombragée de la rue. J'emprunte le virage dans lequel il faut donner un coup d'accélérateur. Les ombres sur le mur me rapprochent de Pierre Soulages.
Plus tard, au parc, je déambule dans l'air décontracté du dimanche matin, entre les roues libres, le crissement des pas sur les graviers, les cours de musculation en plein air et le sourire timide, d'un enfant qu'on photographie. Je me promène dans les dahlias ronds et pourpres, dont les pétales sont serrés en alvéoles.
Puis je rejoins le Rhône, là où la ville devient muette, et qu'on entend son souffle. Je marche dans les herbes folles, sur la terre battue et je vois l'envers de la ville, les larges piliers du pont où s'écoule le fleuve, large, et ridé par le vent.
Soleil du vent du Nord
Dernier morceau d'été
| Dans les "O" de OnlyLyon |
La ville aujourd'hui a revêtu son voile de brume. L'air est moite. Je longe le lac. Des éclats de soleil miroitent, le vent m'apporte des bribes de voix d'enfants. Deux canards passent en silence, un autre s'ébroue plus loin, dans l'eau vaseuse d'un bras du lac. J'avance encore, je suis la rive, je m'assieds sur un banc. J'écoute. D'ici me parviennent les cris des enfants, qui se régalent, d'un dernier morceau d'été.
Washington sqare
Ils dansent sur la tête, les mains, les brans, leurs corps tournoient au-dessus des fleurs de Washington square, du jaune et du blanc surgi du vert. Les passants passent, les couples s'embrassent, les musiciens font du jazz et les badauds regardent.
Central Park
Jardin japonais, Brooklyn botanic garden
L'éclat du soleil change l'eau du jet
En fines lames d'argent
L'eau déborde et coule
En s'égouttant sous la vasque
....
Deux tortues au soleil
Au sommet de la pierre grise
L'eau l'encercle et ondule
De petits mirroirs ovales
Apparaissent et disparaissent
Et des notes de musique
S'envolent d'un xylophone
En fines lames d'argent
L'eau déborde et coule
En s'égouttant sous la vasque
....
Deux tortues au soleil
Au sommet de la pierre grise
L'eau l'encercle et ondule
De petits mirroirs ovales
Apparaissent et disparaissent
Et des notes de musique
S'envolent d'un xylophone
Greene Ave
Des perles de buée
Sur la paroi de la carafe
La flamme de la bougie vacille
La goutte d'eau dégouline
La buée se change en fil d'or
Sur la paroi de la carafe
La flamme de la bougie vacille
La goutte d'eau dégouline
La buée se change en fil d'or
Brooklyn
Il bruine sur Brooklyn. "Broken Land"- ainsi la dénommèrent les Hollandais - dérive au sud de Manhattan. Je longe les perrons, les
escaliers et leurs rambardes laquées de noir, les murs de briques sombres - brownstones. J'aime la nuit de Brooklyn. "Hey, what's your name", m'interpelle une adolescente en me présentant sa paume rosée pour que je vienne y frapper la mienne. "Catherine", je lui réponds. Linda, se nomme sa petite soeur, 6 ans. Je lui demande le nom de la poupée qu'elle tient serrée contre son coude. Elle me sourit l'air intimidé. "She didn't give her a name", me répond son grand frère.
Downtown New York
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| Les enfants hilares de Battery Park |
Les pépites du Klondike
| Réservoir d'eau sur Flatbush Avenue |
J’ai marché pour cogner mes pas contre le bitume. J’ai
levé les yeux vers le ciel, entendu des voix, senti les
mouvements d’autres corps que le mien. Sur Flatbush Avenue, à proximité de
Brooklyn Bridge, une femme noire hurlait en s’agrippant à une petite
fille dans une poussette. Et j'ai pensé à la mère, à la fille. Puis j’ai
continué au hasard du bitume, à me perdre entre les falaises de New York. Le jour déclinait et à l'arrière-plan d'un gratte-ciel, le ciel obscur flamboyait. J’ai marché dans le souffle des voitures filant sur la chaussée défoncée, j'ai suivi la main lumineuse du feu d’Adam
Street et j'ai filé sur la passerelle de béton qui serpente au-dessus des voies. Je me fondais dans le flot des corps et je mêlais mon rire aux rires enchantés surgis des i-pads. Devant moi s’élevaient les grattes-ciel du quartier financier. C’était de l’or
qui brillait, les pépites du Klondike transformées en des
milliers de carrés dorés, en un grand feu d’artifice qui chaque nuit, illumine le ciel de Manhattan.
Underground
Le métro a déferlé sur le quai dans un fracas de métal. Je me suis assise, parmi les usagers de la ligne A. Des blacks surtout. Une petite fille à la tête quadrillée de nattes Africaines. Et une femme à la peau abîmée. Un slim fushia, des tongs, un regard éteint. Une chaussure à talon aiguille était posée en vrac sur les sacs en plastique empilés dans son caddie. Je suis descendue à Nostrand avenue, j’ai emprunté les escaliers crasseux pour rejoindre la ligne C. Et je me suis retrouvée face à cette forêt de piliers d’aciers, à cette pénombre où reluisent les longues lignes de rails. A travers, me parvenait la lumière vive des néons du quai d’en face.
Dublin, l'affairée
Dans un pub, j’ai commandé la Olympic Gold, une bière maison
spéciale Jeux Olympiques. Rafraîchissante, avec un léger goût d’orange, d’après
le description sur les ardoises accrochées au mur. Tout est boisé ici, de
l’escalier aux lambris qui couvrent les murs. Dans la pénombre, je distingue des visages jeunes, j’entends des voix qui
plaisantent, des rires. Des vitres, me parvient la lumière des
lampadaires du bord la Liffey. Il s’est mis à bruiner. Quand je suis arrivée
dans l’après-midi, le ciel était sombre. Quand le soleil perçait, l’eau de la Liffey ressemblait à
une grande plaque d’argent. Puis elle reprenait sa
couleur de bronze, son air sale. Son niveau est bas et des
algues noires pendent aux parois. La première chose que j’ai entendu en
descendant du bus, ce sont les cris aigus
des mouettes. Je les ai vues ensuite tournoyer au-dessus de l’eau, à grands
coups d’ailes et de vols planés. Leur danse chaotique faisait écho à celles des
bus et des voitures qui circulaient en tous sens à cette heure de la journée. Il ventait et les gens se recroquevillaient
dans leurs imperméables. Sur le mur d’un pub, figurait cette citation de
George Bernard Shaw : « If all economists where laid end to end,
they would not reach a conclusion ».
J’ai marché sous le vent, sous la bruine, ne sachant plus quel mois nous étions, juillet ou novembre.
J'ai marché
J’ai marché contre le grondement de la mer
J’ai marché contre la tristesse qui m’étreint
La réverbération sur les dalles de pierre
Et le grillage de fer tressé
J’ai marché contre les gerbes d’écume lancées dans l’air
Contre les rouleaux d’eau déroulés en langue de marbre
Contre les nuages gris que le ciel amoncelle
J’ai marché contre les collines dégarnies de l’arrière-pays
Contre la lande désertique
Contre un complexe touristique
J’ai marché contre une maison chic pour riches exilés
Contre un bar de plage aux chaises défoncées
Contre « Angel » braillé dans un haut-parleur
détraqué
J’ai marché contre le bruissement des fontaines
Le reflet des transats dans la nuit des piscines
Contre l’éclat d’un rire qui s’est déjà brisé
J’ai marché contre une pelouse artificielle
Contre un enfant et son vélo
Contre un corps affaissé au soleil
J’ai marché contre un pays qui patine
Sur l’argent qui le ruine en avenues bétonnées
Contre la poussière qui s'envole du dessous de ses pneus usés
J’ai marché contre la tristesse qui m’étreint
Contre ici, au large, là où le grondement de la mer s’éteint
Là où on oublie la peine qu’on vient lui confier
Pour qu’elle l’emporte avec elle
Et qu’on reste encore, un peu, ici à aimer.
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